“vivre, ne pas se laisser dominer par les plaies et les cicatrices de l’histoire, pardonner sans oublier”, tels sont les propos du président Paul Kagame qui s’exprimait vendredi 7 avril 2023, aux côtés de son épouse Jeannette Kagame, à l’occasion de la 29ème commémoration du génocide contre les tutsi.
C’est devenu un rituel. Le 7 avril de chaque année, les Rwandais commémorent le génocide perpétré contre les tutsi et la cérémonie marque le début de 100 jours de commémoration sensés rappeler les trois mois des massacres ayant ciblé les membres de la communauté tutsi d’avril à juillet 1994.
Une date de commémoration éminemment politique
Jusqu’à l’heure actuelle, les Rwandais ne sont pas encore parvenus à se mettre d’accord sur la date qui convient pour commémorer le génocide contre les tutsi. Si le gouvernement actuel a imposé la date du 7 avril avec le soutien des associations œuvrant dans le sillage du pouvoir rwandais, d’autres milieux politico-associatifs prônent la date du 6 avril. C’est en effet la mort du président Juvénal Habyarimana, abattu dans son avion le 6 avril 1994, qui a été l’élément déclencheur des massacres et des barbaries de tous genres contre les tutsi. Pourquoi alors célébrer ces tristes évènements le lendemain de leur déclenchement ? En évitant la date du 6 avril, le gouvernement du FPR a voulu dissocier la mort du président Habyarimana du début du génocide contre les tutsi. Le pouvoir de Kigali considère, et veut imposer ce point de vue au monde entier, qu’il y avait depuis longtemps un projet de génocide contre les tutsi et que même si le président n’était pas mort ce projet aurait quand même été mis en application. Il s’agissait aussi, pour les dirigeants actuels rwandais, d’éluder leurs propres responsabilités dans le déclenchement de ces barbaries puisque beaucoup de rwandais soupçonnent la rébellion du FPR, à l’époque dirigée par le chef de l’Etat actuel, d’avoir commandité l’attentat qui a coûté la vie à Juvénal Habyarimana et qui a mis le feu aux poudres.
Un discours politique habilement verrouillé
Evoquer la question du génocide contre les tutsi au Rwanda revient souvent à encourir des risques inconsidérés. Le pouvoir a mis en place des éléments de langage qu’il faut respecter point par point si on ne veut pas être dans le viseur des bras d’acier du régime du FPR. Pour suivre la ligne bien tracée, il faut rendre hommage aux braves combattants du FPR qui ont mis fin au génocide, il faut souligner que ce génocide avait été préparé depuis 30 ans, que la communauté internationale n’a pas fait le nécessaire pour empêcher ce mal… Surtout ne pas faire allusion aux crimes des civils dont le FPR s’est lui-même rendu coupable. C’est dans ce cadre que le secrétaire d’Etat américain Anthony Blinken s’est lui-même attiré les foudres des autorités rwandaises le 7 avril quand, en rendant hommage aux victimes du génocide contre les tutsi, a osé ajouter aussi les autres rwandais tués lors de cette période douloureuse de l’histoire du Rwanda. Il a été reproché au chef de la diplomatie américaine de minimiser le génocide contre les tutsi. Mais si Anthony Blinken ne risque rien, il n’en va pas de même pour les ressortissants rwandais qui dévient du narratif officiel. Beaucoup sont, au mieux, envoyés en prison ou, au pire, sont portés disparus ou même assassinés.
Commémoration du génocide contre les tutsi à l’extérieur du Rwanda
Le pouvoir du FPR s’est investi depuis plusieurs années à convaincre la communauté internationale à adopter sa politique sur le génocide perpétré au Rwanda en 1994 et il faut dire que ses efforts ont porté des fruits. Ainsi alors que les textes onusiens adoptés en 1994 parlaient du génocide rwandais, alors que même les lois internes au Rwanda utilisaient la terminologie de « génocide et des massacres », le conseil de sécurité s’est résolu à parler dès 2002 de « génocide contre les tutsi ». Mieux, beaucoup de pays en Afrique, en Europe et en Amérique du Nord ont commencé à organiser les cérémonies de commémoration du génocide contre les tutsi au Rwanda. Ainsi, la présidence de la République française a rendu publique le 7 avril 2023 un communiqué libellé en ces termes :
« Ce 7 avril, la France commémore le souvenir du million de victimes du génocide perpétré il y a 29 ans contre les Tutsi au Rwanda, d’avril à juillet 1994.
Des cérémonies du souvenir se tiendront pour rendre hommage aux victimes et s’associer au peuple rwandais.
Afin que le génocide des Tutsi prenne toute sa place dans notre mémoire collective, l’Etat et la Ville de Paris ont travaillé étroitement avec Ibuka France, association de représentants de rescapés du génocide pour rendre un hommage national, visible et permanent à la mémoire des victimes.
En collaboration avec la Ville de Paris, l’Etat lancera ainsi d’ici fin mai un appel international à candidatures pour concevoir une œuvre d’art destinée à être installée sur l’esplanade située entre le pont de l’Alma et le pont des Invalides, rive gauche, le long de la Seine où se trouvent déjà d’autres lieux mémoriels en souvenir de génocides perpétrés au XXe siècle.
Appelée à durer pour les générations futures, cette création artistique dressera au cœur de Paris, un appel à la vigilance face à cette entreprise terrifiante de destruction humaine. Elle permettra que les rescapés, les proches des victimes et toutes celles et ceux qui le souhaitent puissent s’y recueillir et contribuera ainsi à ce que les victimes ne soient jamais oubliées. »
Rappelons que le génocide contre les tutsi est le résultat des luttes intestines pour le contrôle du pouvoir sur fond de rivalités ethniques. Le Rwanda a été dirigé depuis longtemps par des groupes claniques qui n’ont pas été capables de dépasser des divisions insensées et d’instaurer une politique basée sur une véritable unité nationale.
Ce qui ressort de la commémoration du génocide contre les tutsi, à l’intérieur comme à l’extérieur du Rwanda, c’est l’aspect politique qui est mis en avant plutôt que la mémoire des disparus ; la douleur des familles éprouvées n’est tenue en compte que si les concernés acceptent la voie tracée par le pouvoir politique. Mais rien vaut cela que pas de commémoration du tout car il est nécessaire de condamner ce crime ignoble qui a endeuillé le Rwanda, il est indispensable d’honorer la mémoire des victimes et il convient de réfléchir aux politiques à mettre en place pour que cela ne se reproduise jamais. Il convient aussi cependant que le pays permette à toutes les familles d’honorer la mémoire de leurs membres massacrés en 1994 quels que soient les auteurs des crimes. Ils sont en effet nombreux les Rwandais qui n’ont pas encore l’autorisation d’afficher publiquement la douleur qui les poursuit depuis 29 ans.
Anicet Karege