Accusé de soutenir les rebelles du M23 qui déstabilisent l’est de la RDC, le président rwandais a vu son image de plus en plus ternie ces derniers mois et les pays de la sous-région qui multiplient les efforts pour résoudre la crise prendre des distances avec lui. L’offensive diplomatique qu’il lance actuellement vise à resserrer les liens avec ses voisins qui s’étaient considérablement distendus.
Offensive diplomatique
Voulant promouvoir une image d’un président moderne et soucieux du développement économique du continent africain, Paul Kagame était les 26 et 27 avril 2023 à Harare au Zimbabwe au sommet Transform Africa placé cette année sous le thème « Communication, innovation et transfert ». Le Sommet vise « à permettre aux pays membres de se doter d’économies intelligentes plus concurrentielles, flexibles, ouvertes et innovantes ». L’occasion pour le chef de l’État rwandais de rencontrer ses homologues de la région et de rompre l’isolement dans lequel il s’était muré. Il a ainsi pu échanger avec l’hôte du sommet Emmerson Mnangagwa, le président Hakainde Hichilema de Zambie, le président Lazarus Chakwera du Malawi et le roi Mswati III d’Eswatini.
De retour du Zimbabwe, Paul Kagame s’est directement rendu en Tanzanie pour une visite de travail de deux jours. Lors d’une conférence de presse à l’issue d’un entretien avec son homologue tanzanienne Samia Suluhu, il a souligné que « les liens d’amitié et de coopération entre le Rwanda et la Tanzanie sont profondément enracinés, que leur renforcement est à même d’améliorer la vie des citoyens des deux pays ».
Mercredi 26 avril 2023 une délégation rwandaise conduite par le secrétaire d’État au ministère des affaires étrangère Manassé Nshuti était reçue à Bujumbura par le président Evariste Ndayishimiye à qui elle a remis un message particulier du président Kagame. La teneur du message n’a pas été dévoilée.

Une délégation rwandaise reçue à Bujumbura par le président Evariste Ndayishimiye le 26/04/2023
Ce déplacement d’une délégation rwandaise à Bujumbura témoigne de la volonté du président rwandais de réchauffer les relations diplomatiques entre le Rwanda et les pays voisins d’autant plus que la veille mardi 25 avril Paul Kagame avait reçu le général Muhoozi, fils du président ougandais Yoweri Museveni. Le général Muhoozi était à Kigali officiellement pour célébrer son 49ème anniversaire de naissance, un séjour donc privé, mais les deux hommes n’ont pas manqué en échangeant les toasts d’insister sur les « liens d’amitié et de fraternité » qui unissent le Rwanda et l’Ouganda.
Au départ, un comportement belliqueux
Si le gouvernement rwandais ne reconnaît pas ouvertement se servir du mouvement rebelle congolais du M23 pour déstabiliser l’est de la RDC, il est trahi par un discours ambigu de certains de ses communicants qui font état des territoires rwandais que le découpage des frontières du temps de la colonisation aurait transférés au voisin de l’ouest. Le président Paul Kagame a lui-même présenté la situation à l’est de la RDC dans les mêmes termes lorsqu’il répondait à une question d’un journaliste lors de son dernier déplacement à Cotonou.
Depuis l’arrivée au pouvoir du Front Patriotique Rwandais (FPR), Kigali a été régulièrement accusé de créer des rébellions fantoches dans l’est de la RDC dans le but de piller les ressources de ce pays. Mais depuis que la rébellion du M23 a repris les armes fin 2021 les tensions ont monté plus qu’avant entre les deux pouvoirs qui restent jusqu’à ce jour à couteaux tirés.
Mise à part la République Démocratique du Congo, il n’y a pas un seul pays voisin du Rwanda qui n’ait connu des difficultés diplomatiques avec le président Paul Kagame. En 2013, ce dernier avait tenu publiquement des propos malsains à l’encontre de son homologue tanzanien Jakaya Kikwete qui avait eu le tort de suggérer que le gouvernement de Kigali discute avec ses opposants. La situation s’était finalement calmée mais les désagréables joutes verbales échangées par les deux camps sont restées dans les mémoires.
Si le Burundi et le Rwanda tentent actuellement de normaliser les relations, la situation reste fragile et les gouvernants se regardent en chien de faïence. En 2015 en effet, lorsque le président Pierre Nkurunziza briguait un troisième mandat contesté, le gouvernement rwandais avait officiellement pris fait et cause pour les opposants et avait même été accusé d’être derrière la tentative de coup d’État du général Godefroid Niyombare et ses compagnons qui se sont par ailleurs réfugiés au Rwanda après leur échec. Il y a eu ensuite des accusations mutuelles de soutien aux rébellions respectives, ce qui a finalement conduit à la fermeture des frontières qui n’ont rouvert qu’en mars dernier.
Les frontières entre le Rwanda et l’Ouganda sont également restées fermées pendant un peu plus de trois ans, de 2018 à 2022, à l’initiative des autorités de Kigali qui accusaient Kampala de soutenir les opposants qui, selon elles, s’apprêtaient à envahir le Rwanda.
Comment réparer les dégâts ?
L’initiative rwandaise de se rapprocher à nouveau des voisins avec qui le pays s’était malencontreusement brouillé ne peut qu’être salutaire. Car les conséquences des querelles entre les gouvernants nuisent plus au bas peuple qu’aux décideurs se trouvant dans les cimes du pouvoir. Ne protégeant égoïstement que leurs propres intérêts, politiques ou privés, ces derniers ne se soucient guère des souffrances infligées à leurs administrés de basse condition.
Mais si les dirigeants rwandais, poussés par les circonstances, retrouvent la voie du dialogue et de la diplomatie, ils ne pourront pas gommer (à supposer qu’ils en aient envie) l’ensemble des torts que leur entêtement a causés sur les plans social, économique et politique. Il y a des retours en arrière qui ne sont pas faisables surtout quand les conséquences des agissements déplorables ont entrainé la mort et la désolation, endeuillé des familles. Comment dédommager les hommes d’affaires tombés en faillite parce qu’il ne leur était plus possible de traverser les frontières et reconstituer le stock comme avant ?
Politiquement, l’offensive diplomatique de Paul Kagame pourrait avoir pour but d’isoler sur le plan régional la République Démocratique du Congo. Se rapprocher des autres, les flatter et gagner leur sympathie, en vue de les attirer dans son camp en les éloignant de celui de son ennemi. Si tel était le cas, ce calcul cynique qui s’est vu ailleurs décevrait bien évidemment les populations des pays de cette région des Grands Lacs qui n’aspirent qu’à la paix. Cela voudrait dire aussi que le processus de paix en cours entre la RDC et le M23 n’est qu’un leurre. Dans tous les cas, il est grand temps de privilégier l’entente, l’amitié et la coopération dans cette région secouée depuis longtemps par des confrontations fratricides.
Anicet Karege